Revenir à Patrimoine

Vie et mystère d’un vitrail

Le vitrail de saint Nicolas est à nouveau visible. Une redécouverte émouvante, associée au merveilleux des vitrines lumineuses du Grand Bazar, aux maisons de poupées, aux petits trains, aux jouets Meccano, au coassement métallique des grenouilles et aux stridulations des criquets…

Installé pendant des années sur une façade du Grand Bazar, du côté de la rue Gérardrie, le vitrail avait ensuite trouvé sa place sur un palier du grand magasin, avant de disparaître dans la tourmente de la faillite. C’est le directeur de l’époque,  Nestor Capelle[1], qui l’avait fait réaliser en 1913. Ce sont d’ailleurs ses deux enfants qui sont représentés dans le groupe des bambins blottis au pied du grand saint.

Mais qui est le maître verrier d’excellence qui l’a créé ? Est-ce lui qui a composé le tableau ? Dans quel atelier t-il été réalisé ? Certains évoquent la main d’Émile Berchmans à la création, d’autres pensent à la Maison Osterath de Tilff pour la fabrication. Mais aucune trace ne permet, à ce jour, de confirmer ces présomptions.

L’objet d’art, grand  de 3,5 m sur 3,8 m, comprend 16 panneaux. Retrouvé en 1978, un an après fermeture du grand magasin, il a été déposé dans les réserves du Musée du Verre, grâce à l’intervention du conservateur de l’époque, Joseph Philippe. Il vient d’être, ô miracle !, restauré par les Ateliers d’Art J.-M. Pirotte de Beaufays, avec l’aide scientifique de l’Institut royal du Patrimoine artistique (IRPA) et le soutien du Fonds David Constant.

Pourra-t-on revoir bientôt notre beau saint Nicolas ? Espérons-le ! Il pourrait idéalement trouver sa place dans le Grand Curtius, à moins qu’il ne s’expose à nouveau aux yeux des passants,  près de l’endroit où il se trouvait, dans le complexe des Galeries Saint-Lambert, par exemple.

Une œuvre d’exception

C’est à l’occasion de la toute récente sortie du livre de Marcel Conradt, Livre d’or du Grand Bazar de la place Saint-Lambert de Liège[2] dont le vitrail orne la couverture, que j’ai eu la chance de rencontrer l’auteur de la restauration. Le vitrail de saint Nicolas est d’une finesse inouïe, nous dit Mme Claudine Pirotte, qui en a pourtant vu bien d’autres… Les décors paysagers, les personnages, les objets, les visages, … sont précisément tracés, les traits sont délicats, les couleurs vives, rayonnantes et variées.

Elle nous fait partager son admiration pour les techniques employées : les grisailles, les sanguines, les dorures, la gravure, les émaux, …  Chaque partie, chaque détail de l’œuvre est un petit joyau pour les enfants et les adultes qui veulent bien s’y attarder.  Elle s’arrête un instant sur le visage du saint pour parler de son relief exceptionnel obtenu grâce au « Jean Cousin », cette coloration spécifique des carnations, variant du rose au brun. Un procédé aujourd’hui disparu.

L’esprit de la restauration

Avec l’aide d’un peintre verrier et de son fils, Claudine Pirotte a travaillé toute une année pour rendre au vitrail de saint Nicolas sa splendeur  que les ans et les interventions antérieures avaient bien altérée.  Ainsi, les plombs de casse, nombreux, insérés  au cours du temps pour réunir les fragments des pièces fendues ou brisées, avaient le désavantage de modifier le dessin du vitrail en s’ajoutant visuellement dans le réseau des plombs. Ils ont été remplacés par des collages en résine, selon une technique qui permet de rendre au vitrail sa visibilité première.

La volonté du restaurateur, en accord avec l’IRPA, a été de conserver le maximum de fragments originaux en les restaurant et d’intervenir au minimum afin de transmettre le patrimoine artistique dans son intégrité originelle et sa luminosité particulière. Les pigments à froid –  utilisés pour combler les éclats dans la grisaille et les émaux, là où des collages ont été effectués –  ont permis d’assurer une continuité dans les dessins, modelés et patines.

Enfin, l’intervention est totalement réversible : les éléments collés aujourd’hui pourront être décollés ultérieurement si de nouvelles techniques de conservation voient le jour dans le futur, comme cela a été le cas pour cette belle technique de collage mise au point et utilisée fréquemment depuis les années 1980.

Le vitrail a été libéré des seules modifications antérieures qui étaient malheureuses. L’unique intervention contemporaine d’importance a été de reconstituer les parties manquantes des guirlandes, remplacées lors une restauration antérieure par des verres simples, ceci afin de rendre au vitrail son aspect originel. Ci-dessous, le vitrail a été débarrassé de ses impuretés et la partie de guirlande manquante, reconstituée.

Madame Pirotte me présente les différentes étapes de la restauration qui exige, on l’imagine, un travail de bénédictin qui se compte en centaines d’heures.

Un atelier justement renommé  

Les Ateliers d’Art J.-M. Pirotte sont connus des amateurs liégeois, mais leur réputation va bien au-delà de notre région. La maison est ancienne et spécialisée dans trois domaines : la création de vitraux pour des bâtiments civils ou religieux, la réalisation de vitraux d’après des projets d’artistes cartonniers et, comme nous venons de le voir, la restauration de vitraux anciens.

Les  propriétaires actuels sont les héritiers de fait des fameux ateliers Osterath que Jean-Marie Pirotte a repris en 1966. C’est dans cette maison réputée que son père avait fait école,  sur le Cortil, à Tilff, à l’issue de sa captivité, en 1945. Avec son épouse Claudine, artiste peintre de formation, Jean-Marie Pirotte prolongera le travail et l’esprit de ses prédécesseurs, avec pour objectif une qualité totale, tant dans la conception que dans la restauration des vitraux.

Cette qualité est due notamment aux dégradés des coloris qui sont d’une très grande finesse. On peut voir dans leur atelier jusqu’à 750 couleurs échantillonnées que les artisans vont choisir, feuille par feuille, dans une région allemande frontalière de la Tchéquie. Leurs verres à l’antique sont soufflés à la bouche, avec pour effet des irrégularités et des nuances qui créent l’identité du vitrail. Mais c’est évidemment aussi, et surtout, l’excellence du travail de tradition, acquis au fil des ans et transmis à des générations successives, qui fait la réputation de ces artistes.

Pour ne citer que ceux-là, les vitraux liégeois de la cathédrale Saint-Paul, des collégiales Saint-Jacques, Saint-Martin et Saint-Barthélemy, de la collégiale Saint-Hadelin de Visé, du Forum de Liège, leur doivent leur éclat actuel.

Fascinée par le travail que décrivait Mme Pirotte lors de sa présentation au Grand Curtius, je me suis rendue dans son atelier de Beaufays.  Au moment où je la rencontre, elle travaille à la restauration d’une des deux verrières de la « basilique » de Cointe, sauvegardées par bonheur. Composées de trois lumières, situées dans une basse nef, elles avaient été offertes à la mémoire du père Albert Forgeur, tué au Katanga en 1961. Elles continueront à vivre dans un monastère, en Belgique. Histoire touchante que celle de cette œuvre d’art échappée à la casse, même si on regrette un peu qu’elle quitte sa ville natale…

Artisans d’art : le mot est bien choisi pour désigner ces maîtres verriers, héritiers respectueux d’une tradition exigeante, dont le noble travail nous permet de voir à nouveau vibrer la lumière dans les vitraux de nos monuments historiques.

Nous remercions chaleureusement Madame Claudine Pirotte pour son accueil et pour ce qu’elle nous offre de plus précieux : la qualité de ses ouvrages.

Madeleine MAIRLOT


[1] Nestor Capelle était le beau-fils d’Auguste Tiriard, le père du Grand Bazar. Il avait été directeur du Grand Bazar  de Verviers (créé par Tiriard avant celui de Liège). Il deviendra  le deuxième directeur du Grand Bazar de Liège à la mort de son beau-père, en 1907.

[2] Noir Dessin Production, 2013. Cf. la rubrique « Publications » dans ce même numéro.