Revenir à Patrimoine

Quartier Léopold : attention, danger !


Suite au drame de la rue Léopold survenu  la nuit du 27 janvier 2010, la Ville de Liège a pris l’initiative de rénover le quartier. Pour ce faire, elle a mis sur place un projet de « périmètre de rénovation urbaine » (PRU). Il s’agit, selon le Code wallon, d’une « opération d’aménagement globale et concertée, qui vise à restructurer, assainir ou réhabiliter un périmètre urbain de manière à y favoriser le maintien ou le développement de la population locale et à promouvoir sa fonction sociale, économique et culturelle dans le respect de ses caractéristiques culturelles et architecturales propres[1] ».

Une exposition organisée par l’échevinat de l’Urbanisme a présenté ce projet au public, parmi d’autres, à l’ancienne Halle aux viandes, ce mois de juin.

Le périmètre choisi comprend, de part et d’autre de la rue Léopold, les rues Léopold, Cathédrale, de la Madeleine, Souverain-Pont et leurs transversales : rue du Lombard, rue Jamin-Saint-Roch et rue de Gueldre ; enfin, les rues de Bex et Grande Tour.  De l’autre côté : la place du Marché jusqu’en Neuvice, les rues  de la Violette, Neuvice, de l’Epée, Ferdinand Henaux, du Stalon, Sainte-Catherine et de la Cité.

La concertation se fait au sein d’une commission (la CRU) composée de représentants du Collège et du Conseil communal, de la CCATM et de riverains dont certains représentent des associations.

Le projet a été conçu par le bureau d’architectes Baumans-Deffet qui a réalisé une vaste étude du quartier et produit un diagnostic et des propositions d’action. Cette étude, intéressante et fouillée, notamment  sur les plans sociologique et économique,  se fonde sur des objectifs estimables d’assainissement de 11 îlots. Il prévoit l’aération des espaces, l’amélioration de la qualité de l’habitat, la « verdurisation » des intérieurs d’îlot, l’accès aux étages, la création d’espaces commerciaux de superficie suffisante et une mixité sociale.  Il propose aussi une amélioration de la circulation dans ces quartiers, tant pour l’automobile en tenant compte du tram (attendu),  que pour les piétons et les cyclistes.

L’idée de promouvoir une architecture contemporaine de qualité dans ce quartier, sur base de concours, est également digne d’intérêt. Mais cela implique le respect du parcellaire et une architecture qui s’intègre harmonieusement avec le bâti ancien contigu. Car la zone à rénover fait partie du « centre ancien protégé » de la ville de Liège et appartient à une zone d’intérêt culturel, historique et esthétique.

Par ailleurs, d’un point de vue historique, le périmètre concerné couvre une partie des anciennes paroisses de Sainte-Catherine et de Sainte-Marie-Madeleine, parmi les plus anciennes de Liège. En effet, cette zone sud de la Cité était déjà en partie construite à l’époque de Notger. Ce dédale de rues sur trame médiévale fut profondément modifié dès 1842 par le percement de la rue de la Cathédrale et, dans les années 1870, par celui  de la rue Léopold et par la rectification de la rue de La Madeleine. Les témoins antérieurs à cette grande transformation en sont d’autant plus précieux. Il s’agit donc d’avoir une attention toute particulière pour le patrimoine situé dans ces lieux.

Et c’est là que le bât blesse…   Car les choix qui sont faits en matière de rénovation et de démolition du patrimoine bâti situé dans le périmètre de rénovation ne laissent pas de nous inquiéter. Voyons cela de plus près. Un certains nombre d’immeubles sont voués à la démolition pour faire place à des constructions neuves. C’est ainsi que 37 immeubles sont proposés à la démolition dont  23 sont repris à l’inventaire du Patrimoine ( !), soit 60 pourcent de ceux-ci. Par ailleurs, des immeubles « dégradés et « en mauvais état » sont destinés à la rénovation tandis que d’autres sont à démolir. Par contre, des biens en bon état et récemment rénovés sont à démolir. Les critères de rénovation et de démolition ne sont donc pas  clairs.

De surcroît, nombre de maisons en intérieurs d’îlot (qualifiées systématiquement et improprement d’ « annexes » dans l’étude) ne sont pas répertoriées et n’ont pas été inventoriées par le Patrimoine. L’intention de « cureter » les îlots pour les assainir est certes louable, mais de là à démolir tout ce qui s’y trouve… il y a un pas que l’on ne peut franchir, car il s’agit souvent, soit de maisons à part entière, soit de parties significatives d’un bâtiment, d’une aile d’un ancien hôtel, par exemple.

Intérieur d’îlot à valoriser

Ces remarques générales étant faites, prenons deux exemples significatifs du caractère contestable, à nos yeux, du projet de rénovation du point de vue du patrimoine.

1. L’îlot formé par les rues  Sainte-Catherine, du Stalon, Neuvice, Léopold et de la Cité.

Rue du Stalon, partie droite à démolir

Rue Ste-Catherine, partie gauche à démolir

Cet îlot très ancien est l’un des derniers qui ait survécu aux  démolitions qui ont eu lieu pour la construction de la rue Léopold dans les années 1870. Il comprend des maisons des 17e, 18 e, 19 e siècles, caractéristiques de notre architecture locale, sur un parcellaire médiéval. C’est donc un lieu particulièrement sensible. Or, le projet prévoit la démolition de 14 bâtiments à rue dans les rues Sainte-Catherine et du Stalon et leurs  annexes en intérieur d’îlot. Pour certaines, il s’agit de bâtiments de second rang qui forment, avec les maisons à rue, des ensembles cohérents.

Sur ces 14 bâtiments, 13 sont repris aux inventaires du Patrimoine de la Région wallonne (1974 et 2004[2]) dont trois sont indiqués dans l’une ou l’autre édition comme « méritant une attention particulière qui peut aller jusqu’au classement ». À deux pas de l’hôtel de ville, de la place du Marché, de la rue Neuvice, de l’église Sainte-Catherine et de la vieille Halle, cette partie d’îlot aux maisons anciennes et au tracé de rue irrégulier appartient plus que nul autre au « vieux-Liège » de charme tant prisé par les Liégeois et les touristes. Lui conserver son ambiance tout en améliorant sa qualité d’habitat passe par la restauration des bâtiments compris à l’inventaire du Patrimoine. De plus, ces maisons  situées entre  Neuvice et la rue Léopold constituent un ensemble architectural qui fait lien entre deux époques et deux styles qu’il serait dommageable de supprimer.

2. L’îlot formé par les rues Souverain-Pont, de Gueldre, de la Madeleine, Cathédrale.

Coin de la rue de la Madeleine et de la rue Jamin Saint-Roch

Coin de la rue de la Madeleine et rue Jamin Saint-Roch à démolir

Sur le plan de l’intérêt patrimonial, la plupart des maisons de la rue de la Madeleine sont reprises comme « ensembles » aux inventaires. La maison du n° 28, très bien conservée et récemment rénovée, fait le coin avec la rue Jamin-Saint-Roch et forme avec les maisons de cette belle petite rue un ensemble de qualité et cohérent d’inspiration Art Nouveau. Toutes ces maisons devraient être démolies et  remplacées par des bâtiments neufs et une placette permettant de pénétrer dans l’îlot. Une vue superficielle sur l’intérieur de celui-ci nous a permis de découvrir de beaux volumes, des toitures, des façades arrière anciennes ainsi que plusieurs maisons à démolir, qualifiées d’ « annexes » dans le document. Ainsi, trois maisons : l’une d’architecture Art mosan, deux du début 18e, qui pourraient être restaurées et mises en valeur dans le cadre de l’îlot rénové. Et aussi  un bâtiment ayant abrité ancien cinéma Art Déco, restauré par la maison de vente aux enchères Fairon. Cet ancien cinéma est en bon état et constitue un témoin de notre histoire culturelle du 20ème siècle.

Pourquoi démolir cette partie de la rue Jamin-Saint-Roch alors qu’elle est intéressante  et en bon état ? Restaurer des maisons, dédensifier l’îlot et le rendre accessible n’implique pas autant de démolitions. Au contraire, certaines « annexes » comme l’ancien cinéma dont la surface est importante pourraient trouver une affectation qui dynamise le quartier, une fonction culturelle, sportive, commerciale (une nécessité soulignée par l’étude). L’accès à rue de cet ancien cinéma, qui date de la fin du  19 e siècle, est loin d’être dénué d’intérêt du côté de la rue Souverain-Pont, même si le rez-de-chaussée d’origine a été dénaturé, et est du reste prévu à la restauration.

En conclusion 

Autant l’on peut  comprendre  qu’il est nécessaire de faire des choix de quelques démolitions d’immeubles à rue et d’annexes en vue de dégager et d’aménager l’intérieur des îlots pour une meilleure qualité de vie des habitants, et autant il est souhaitable que des architectures contemporaines de belle qualité, sensibles et intégrées trouvent une place dans notre ville, autant l’on ne accepter de voir passer sous les pelleteuses des pans de rue entiers du centre ancien protégé, cœur historique de notre ville.

Que n’a-t-on regretté la démolition du quartier des Foulons qui a fait place à la Cité administrative et à l’îlot Saint-Georges ! Ces temps malheureux de notre histoire récente, unanimement décriés aujourd’hui, on les croyait révolus.

L’étude qui est fouillée à bien des égards ne pourrait que gagner à identifier, sur base d’un inventaire élargi aux intérieurs d’îlots, ce qui peut être conservé et restauré, à l’instar de ce qui se fait dans les « îlots Firquet » du quartier à Sainte-Marguerite-Saint-Séverin[3], à l’initiative par ailleurs remarquable de la Ville de Liège. Façades arrière, toitures, maisons de second rang peuvent contribuer à la qualité de ces îlots rénovés. Le cas de Maastricht est lui aussi un très bel exemple de rénovation d’un centre ancien respectueux de son patrimoine.

Espérons que le projet puisse évoluer dans ce sens. Déjà, suite à des débats autour du projet, les auteurs de l’étude ont reconnu l’intérêt de conserver des bâtiments en intérieur d’îlot – comme cela se fait dans d’autres villes européennes, Copenhague, Berlin, Dresde par exemple – et admis qu’une étude  fine de la valeur patrimoniale de chaque îlot était une étape nécessaire entre le projet et la décision. On s’en réjouit.

A Liège, un hôtel vient d’être ouvert en Neuvice, après une restauration remarquable qui a valorisé une maison de euxième rang. Un exemple à suivre !

Espérons que les pouvoirs publics auront la sagesse d’aller dans ce sens et de prendre le temps de la décision. Il y va de l’avenir du cœur historique de notre ville.

Madeleine MAIRLOT


[1] Souligné par nous.

[2] « Le Patrimoine monumental de la Belgique. Liège », Liège, Pierre Mardaga, 1974 et B. Dewez et Fl. Di Campli, « Patrimoine architectural et territoires de Wallonie. Liège », Liège, Pierre Mardaga, 2004.

[3] Voir à ce propos notre article « Un îlot bien rénové » dans la dernière Chronique janvier-mars 2012.