Abattage d’arbres à la Boverie : une utile polémique

Article paru dans La Chronique septembre-décembre 2018

L’abattage de douze peupliers dans le parc de la Boverie, le long du quai de la Dérivation, a créé un émoi légitime dans la population liégeoise – mais pas seulement – suite, notamment, au cri d’alarme lancé dans la presse par Marcel Otte1.

La sensibilité à la nature, à ses bienfaits, aux dangers qui la menacent, l’urgence de protéger les règnes végétal et animal sont de plus en plus au cœur de débats, voire de vives polémiques qui animent la vie en société. Récemment, le best-seller de l’Allemand  Peter Wohlleben « La vie secrète des arbres2 » a participé à une prise de conscience du grand public de phénomènes naturels fascinants.

Surpris et choqués par cette coupe brutale dans le paysage qui agrémente nos rives depuis des décennies, nous sommes partis à la recherche d’informations dans tous les lieux où la décision d’abattage avait été prise, pour comprendre ce qui l’avait motivée3.

Photo arbre 1 et 2

On aperçoit le vide laissé par l’abattage des six premiers peupliers. Photo M. Mairlot, 8 novembre 2018.

Photo 3

Le pied de l’arbre était rongé par les castors. Idem

Les arbres condamnés étaient des peupliers euraméricains non fastigiés d’un âge approximatif de 65 ans, plantés après la guerre 1940-45. La durée de vie de cette espèce est estimée à 80 ans maximum. Leur bois est peu dense, flexible et très humide (leur charge hydrique est de 75 %).

Le rapport phytosanitaire, nous a-t-on dit, indiquait que tous ces arbres souffraient d’un champignon lignivore qui avait dégradé progressivement leur densité (on peut le voir en observant le cœur de l’arbre qui est grisé ou noir – peu visible sur les coupes transversales, mais bien sur les coupes en longueur).

Les chutes récurrentes de branches qui avaient déjà provoqué l’abattage d’un peuplier, malgré l’élagage effectué régulièrement, seraient donc dues à l’âge des arbres, à la présence de champignons, mais aussi aux changements climatiques auxquels la nature doit faire face : tempêtes, pluies violentes, fortes chaleurs. Ainsi, en été, certaines branches peuvent se dessécher et claquer suite à une fissure interne. (À noter qu’une branche charpentière de 10 m de long peut peser jusqu’à 800 kg, une petite branche, environ 30 kg).

À cela s’ajoute les ravages que font les castors dans ce parc depuis 4 ans. D’origine canadienne, ils ont été introduits dans la Meuse et dans l’Ourthe, sans concertation citoyenne et sans phase de test. Les politiques auraient laissé faire et la nature est maintenant confrontée à l’invasion de cette espèce animale friande notamment du bois tendre des peupliers et qui, de surcroît, n’a pas de prédateurs. C’est ainsi que vingt ans de travaux et de soins horticoles peuvent être mis à mal par les castors en quelques heures !

Cela étant su, pourquoi n’avoir pas envisagé de protéger les passants des risques de chute comme le demandait la Commission royale des Monuments, Sites et Fouilles en délimitant un périmètre de sécurité ?

La Ville nous a répondu que ce serait au détriment de l’usage du parc et des berges de la Dérivation, côté parc, car la superficie à protéger était importante : mise hors de portée de 10 mètres de part et d’autre de la rangée d’arbres. Un parc public aussi fréquenté doit rester accessible ainsi que les rives du fleuve très appréciées par les promeneurs.

Le permis d’abattage

La Ville a donc demandé en mai-juin 2018 l’octroi d’un permis d’urbanisme pour abattre les douze peupliers au fonctionnaire délégué de la Région wallonne. Celui-ci a accordé un permis conditionnel en se fondant sur l’avis du Département Nature et Forêts. Les conditions du permis consistent à replanter des arbres là où les peupliers ont été abattus (la suggestion du Département était de choisir des peupliers tremble qui poussent très vite et ont un aspect agreste qui convient bien à cet endroit) ; à protéger les nouveaux arbres de la nuisance des castors – cela peut se faire par exemple en plaçant des grillages métalliques enfoncés en profondeur -; à ne replanter que dans des périodes hors nidification (en l’occurrence ce serait en janvier 2019 si le climat le permet).

La suggestion du Département concernant l’espèce à replanter n’a pas été suivie par la Ville. Quant à l’avis de la Commission, il n’a pas été pris en considération.

Un regrettable défaut d’information

Autant l’on peut comprendre que des pouvoirs publics prennent, en bonne connaissance de cause, une décision qui vise à protéger les citoyens d’un possible danger et à ne pas les priver d’un espace de qualité, autant l’on peut déplorer que cette décision n’ait pas fait l’objet d’une large information, de débats avec le monde associatif et d’une concertation, notamment avec la Commission royale des Monuments, Sites et Fouilles dont l’avis a été négligé, sans discussion – comme souvent, il faut bien le dire.

Le remplacement des peupliers valait bien de prendre l’avis des citoyens qui vont voir grandir les nouveaux arbres. Pourquoi avoir choisi comme essence le chêne des marais (quercus palustris) pour garnir cette berge liégeoise ? Certes ces arbres ont une durée de vie plus longue, un bois plus dense, plus résistant aux agressions pathogènes et sans doute aux castors. Mais ils croissent très lentement et constitueront une césure paysagère aux yeux des contemporains. Ce choix méritait en tout cas d’être discuté.

Une enquête publique n’est pas obligatoire pour l’abattage d’arbres, mais la Ville, comme la Région, peuvent organiser des enquêtes d’initiative quand le sujet est sensible et risque de provoquer des réactions virulentes… Ce serait bien plus sain pour la démocratie.

Car une telle perte collective traumatise le public. Et si l’abattage était inévitable, il pouvait se préparer, s’annoncer, se discuter : cela se fait à Bruxelles et dans des villes françaises. Pourquoi pas à Liège ?

Car ce n’est pas les trois petits panneaux cloués sur des arbres du parc et les folders distribués sur le quai Mativa qui ont informé largement la population. C’est là s’en tenir au strict minimum et faire fi de l’attachement des Liégeois à leur patrimoine naturel.

Photo 4

On souhaiterait au moins que la Ville inscrive quelque part la mémoire de ces arbres, là où ils ont vécu, dans une création qui symboliserait la valeur que les habitants accordent aux espaces verts et, en particulier, aux arbres de leur ville. À ne pas oublier…

Madeleine MAIRLOT

1 M. Otte, « Liège ou l’inversion des valeurs : la peur gagne contre la beauté », carte blanche publiée dans Le Vif-L’Express le 11 novembre 2018.

2 Cet ouvrage paru en 2017 a fait l’objet d’un film documentaire, L’intelligence des arbres.

3 Entre autres sources : Courrier de la Ville de Liège en réponse à l’article de Marcel Otte. Contact pris avec l’échevinat de l’Environnement et le service Gestion de l’Espace public-Plantations de la Ville. Entretien avec des responsables du Département Nature et Forêts de la Région wallonne. Informations fournies par un membre d’« Arboresco », élagueur-grimpeur et formé en biologie du plant et en taille douce, qui a consulté le dossier et rencontré tous les responsables des administrations concernées ainsi que la CRMSF. Rencontre sur place avec la société d’élagage.