Le nouveau Théâtre de Liège

Du Gymnase au Théâtre de Liège en passant par le Théâtre de la Place [1]

L’installation du Théâtre de Liège, ancien Théâtre de la Place, né de la fermeture du Gymnase, est un événement de première importance pour la vie culturelle liégeoise. Il mérite bien que l’on s’attarde un peu à l’histoire de ses ancêtres.

L’année 1975 sonne la fermeture du Théâtre royal du Gymnase et la dispersion de sa troupe. Un morceau de l’âme de Liège s’en est allé. Quelques acteurs s’en vont jouer sur la scène du Trocadéro, perpétuant une veine populaire appréciée par les Liégeois. D’autres attendent l’installation d’un théâtre nouveau, plus « intellectuel », plus polyvalent, où la danse et d’autres arts de la scène auraient leur place.

Emportée par le délire urbanistique des années 1970, la vieille institution avait vécu cent et dix ans aux pieds des Degrés Saint-Pierre et du square Notger[2], pour le plaisir de générations d’un public d’adultes et d’étudiants qui fréquentaient ses matinées scolaires. Qui ne s’en souvient ?

Il fallait donc trouver un lieu et un bâtiment nouveau. La mode du théâtre à l’italienne n’était plus de mise. Dans l’urgence, la Ville de Liège opte pour une structure en préfabriqué, un modèle vu par des Liégeois à Nice, permettant l’installation d’une grande salle, sans hiérarchisation des places.

Après moult péripéties, la place de l’Yser est choisie – là où se trouvait l’ancien hôpital de Bavière, dans la maison Porquin, démolie au début du XXe siècle -, pour accueillir un complexe de spectacles et de sports pendant quelques saisons (qui dureront trente-huit ans !), le temps de construire un vrai théâtre sur le boulevard de la Sauvenière, à l’emplacement laissé par  l’ancien Trianon et d’autres immeubles.

Le théâtre rebaptisé « Théâtre de la Place » est inauguré en Outremeuse en septembre 1975. Mais les autorités continuent à plancher sur un lieu plus adéquat, et cela d’autant plus que le Théâtre de la Place de l’Yser, conçu pour être provisoire, faisait sentir ses limites au fil du temps.

Coup d’œil dans le rétroviseur

Dès les années 1960, les édiles liégeois et les patrons du Gymnase commençaient à envisager un nouveau centre théâtral considéré comme nécessaire dans notre métropole. Il est vrai que le vieux Gymnase se sentait à l’étroit sur le dessus d’une place Saint-Lambert que les projets mégalomanes de l’échevin Lejeune allaient condamner à la démolition pour y créer un « nouveau centre urbain ».

Le boulevard de la Sauvenière est alors choisi pour installer un grand bâtiment moderne, dans un quadrilatère situé entre le Trianon (lieu symbolique par excellence) et les rues Haute-Sauvenière, Saint-Hubert et de la Montagne. Un projet qui condamnera vingt-et-une maisons rue Basse-Sauvenière et sur le boulevard, parmi lesquelles le cinéma Crosly et le théâtre du Trianon[3].

Pour rappeler les ambitions de la politique liégeoise de l’époque, celle des Destenay et Lejeune, je vous livre un extrait de texte émanant de l’Échevinat des Travaux publics de 1970 : « […] le théâtre du Gymnase et le théâtre dialectal du Trianon restent inadaptés aux exigences les plus élémentaires. En conséquence,  la Ville de Liège a décidé d’utiliser les terrains qu’elle possédait au Trianon et de supprimer les taudis de la rue Basse-Sauvenière pour édifier un ensemble théâtral. Cet ensemble, traversé par des galeries commerciales, disposera de vastes emplacements de parcage tout proches […].[4] » Et ce n’est pas tout ! : devait également être logé à cet endroit, le Conservatoire royal de Musique de Liège dont « […] l’unique salle de concert correspond à une structure sociale et culturelle du siècle dernier. Sous les apparences prestigieuses du stuc et des ors, derrière une façade à laquelle l’œil s’est habitué, plusieurs centaines de places sont pratiquement inutilisables.[5] »  Autres temps, autres mentalités en matière de patrimoine. Il s’en fallut de peu que notre Conservatoire et sa salle devenue depuis « philharmonique » ne passent à la trappe eux aussi !

Le fameux complexe de la Sauvenière ne verra jamais le jour, notamment pour des raisons de coût (c’est l’époque de la quasi-faillite de la Ville) et de tergiversations autour de la place Saint-Lambert.

En attendant, le saccage, sans aucun scrupule, de l’îlot Sauvenière, au pied des anciennes murailles fut, lui, bien réel et le trou béant qu’il laissa en 1970 est toujours là – la maison de La Meuse et les échafaudages « Travhydro » en moins – revendu au privé en 1993.

L’Émulation, enfin !

Le Conservatoire restant (heureusement !) boulevard Piercot, le Trianon étant abrité en Outremeuse et le grand projet de regroupement des lieux de culture ayant finalement avorté,  la question d’un lieu définitif pour un théâtre continuait à se poser, de façon récurrente.

Divers  lieux seront  évoqués au fil du temps, que les Liégeois découvrent dans la presse : l’espace Tivoli (on a vu à cet endroit des esquisses de Claude Strebelle, au début des années 1990), l’espace Bavière (des plans pour ce faire ont été présentés peu après)…

C’est finalement l’Émulation qui va emporter la donne, il y a de cela une dizaine d’années, sous l’impulsion des autorités communales, de l’Institut du Patrimoine wallon, de la Société libre d’Émulation – il faut souligner, dans ce dossier, la détermination de sa présidente, Marie-Thérèse Vercheval -, de Jean-Louis Collinet, alors directeur du Théâtre de la Place, à qui Serge Rangoni[6] succédera pour la mise en œuvre et le suivi de cet important chantier[7]. Commence ici une autre histoire…

De l’Emulation au Théâtre de Liège : histoire d’une grane maison

Le bâtiment et la Société d’Émulation, de la fin de l’Ancien Régime à la Première Guerre mondiale

C’est en 1779, juste dix ans avant la Révolution, que des savants et des artistes liégeois conçoivent le dessein d’une société qui viserait à cultiver et à encourager les lettres, les sciences et les arts. Une sorte d’académie ou de société savante, imaginée à l’instar de celles qui fleurissaient alors en France.

Ces promoteurs intellectuels choisissent d’appeler leur société Émulation et de lui offrir l’ Utile Dulci du poète romain Horace comme devise. Très vite, le projet obtient la faveur du public et le soutien bienveillant du prince-évêque François-Charles de Velbruck qui toutefois posait « la condition itérative bien expresse de ne traiter d’aucune matière qui pût, soit directement, soit indirectement, blesser la religion, les mœurs et l’État[8] ».

Grâce à un don de Velbruck de 4000 florins, ladite société acquiert l’immeuble de la salle des Redoutes où l’on donnait des concerts – notamment de Grétry et de Jean-Noël Hamal – et des bals (ou « redoutes »). Elle était située sur l’actuelle place du Vingt-Août et c’est à cet endroit que sera inaugurée la Société d’Émulation en juin 1779.

Que se passait-il dans cette grande maison ? L’époque est celle des Lumières et les esprits ont soif de découvrir les idées nouvelles. Une bibliothèque, une collection d’œuvres d’art, un cabinet de physique, des salles de réunion, offrent le cadre idéal pour des communications scientifiques, des concours de lettres, des expositions. On peut y lire L’Encyclopédie de Diderot et  D’Alembert, L’Esprit des Journaux, … Les industriels y côtoient les artistes. Les discussions vont bon train. La pensée est universaliste et transdisciplinaire, dirait-on de nos jours. Une véritable émulation…

Mais la Révolution guette et les esprits s’échauffent. La critique, encouragée par des sociétaires, atteint aussi le régime épiscopal et princier. Les discussions se font politiques. Hoensbroeck, successeur de Velbruck, interdit les réunions de l’Émulation « en raison de leur caractère séditieux ».

Délaissé par ses membres, occupé par les troupes autrichiennes, ruiné en quelque sorte, le bâtiment ne reprend vie qu’en 1810. Le régime napoléonien lui donne une impulsion industrielle et scientifique, davantage utilitaire, avec le préfet du département de l’Ourthe, le baron Charles Micoud d’Umons. C’est en 1811, sous l’inspiration du modèle français, que la société acquiert la qualification de « libre ».

Après la période française, la noble maison est rénovée sur des plans proposés par Auguste Dukers, par ailleurs architecte de notre Opéra : en 1823, elle se voit surhaussée d’un second étage surmonté d’un fronton triangulaire. Jean-Charles Delsaux est chargé de la reconstruction de la grande salle des séances en 1852, en style néogothique, fort en vogue à cette époque où il concevait le palais provincial de Liège. Une période de nouvelle prospérité retrouvée qui durera une petite centaine d’années…

La tragédie du Vingt-Août et la reconstruction

1914 : notre Université est  transformée en caserne et l’Émulation occupée par l’Ennemi. La nuit du 20 au 21 août, la partie de la place située face à l’Université est mitraillée et sauvagement incendiée par des soldats allemands. Dix-sept civils, choisis au hasard, sont fusillés. Des habitants  périssent dans les flammes. L’Université, qui abritait les services allemands et servait de remise pour leur butin fut, grâce à cela, épargnée.

Quant à l’Émulation, elle « brûla de fond en comble, avec perte totale de la bibliothèque, des archives et des collections; en bref, d’absolument tout, y compris le buste en marbre de Velbruck, sculpté par Evrard, en place depuis 1779 et les orgues, installées en 1880.[10]»

Un mémorial discret du sculpteur Oscar Berchmans apposé, en 1924, à l’angle gauche des bâtiments universitaires, rend hommage aux victimes.

Cet événement est bien sûr à l’origine de la dénomination de la place du Vingt-Août (autrefois place du Grand Collège [des Jésuites], puis place de l’Université), sur décision du Conseil communal de décembre 1918.

Désormais sans ressources, orpheline de son berceau, la libre société voit son avenir compromis. Elle déménage dans un bâtiment tout proche, rue Charles Magnette. Mais en 1920, ses travaux reprennent sous la direction d’Emile Digneffe, président du conseil d’administration et bourgmestre de Liège[11].

Enfin ! la décison est prise de reconstruire l’Émulation. C’est l’architecte Julien Koenig qui, dès 1934, héritera de cette importante tâche de transmission. L’immeuble réédifié sur la place du Vingt-Août sera d’une superficie bien supérieure à l’ancienne. De style Louis XVI, imposante, la façade est de pierre calcaire et de briques et comprend un avant-corps de trois travées sur quatre niveaux, flanqué de part et d’autre de deux travées. Les décors intérieurs, le mobilier, les salons et la grande salle sont somptueux. Au rez-de-chaussée se trouve le Café des Arts[12]. Ce n’est qu’en 1939 que le nouvel immeuble sera inauguré par Xavier Neujean, ministre d’État et bourgmestre de Liège – et cela, juste cent soixante ans après Velbruck.

Après la guerre 1940-45, le bâtiment est occupé par la Justice puis successivement loué à la R.T.T., à l’Université, au Grand Liège et, périodiquement, la grande salle accueille L’Exploration du Monde, les Concerts de Midi, …

La dernière occupation en date est celle de la section des Arts de la parole du Conservatoire royal de Musique de Liège, de 1985 à 2003. Y ont appris leur métier des comédiens de renom : Olivier Gourmet, Philippe Grand’Henry, Catherine Salée et bien d’autres. Depuis lors, l’endroit est fermé pour des raisons de sécurité.

C’est au début de ce siècle que l’idée germe d’installer dans ces lieux délaissés le Théâtre de la Place qui attend toujours… depuis trente ans, son déménagement.

Les défis d’un nouveau théâtre

Ce sont les architectes liégeois Pierre Hebbelinck et Pierre De Wit qui ont été choisis, sur base d’un appel à candidats, dès 2003, pour concevoir la transformation de l’Émulation.

Comme le bâtiment n’était pas un théâtre, bien qu’il comprenne une salle de spectacle, et que les besoins exprimés par les autorités et les professionnels exigeaient un doublement des espaces – notamment au vu de la volonté de ramener sur place nombre d’activités jusqu’ici réparties dans des lieux éclatés, tels les ateliers de couture, il a fallu l’adapter aux normes d’un théâtre contemporain et résoudre des problèmes majeurs d’espace, d’acoustique, de lumière, de confort et de visibilité.

De 3500 m2, on est passé à 7200 m2 pour loger 720 places de spectacle (575 dans la grande salle et 145 dans la petite), une scène dont le cadre a dû être élargi – ce qui a demandé un travail considérable[13] – et une nouvelle cage de scène.

Le nouvel espace théâtral abrite en sus des salles de répétition, de lecture, d’exposition, d’accueil; un café et un espace culinaire; des salons de réception, des bureaux et ateliers; une réserve pour les 10 000 costumes, les décors et les accessoires; une librairie spécialisée, sans parler d’une aire de stationnement pour semi-remorques.

Pour accueillir ces multiples fonctions, de nouveaux immeubles ont été construits. On expropriera pour ce faire quatre maisons, deux place du Vingt-Août et deux rue des Carmes.

Choix d’architectes

Pour comprendre la manière dont les architectes ont affronté ces défis, j’ai rencontré Pierre Hebbelinck qui m’a aimablement reçue, malgré son horaire très chargé, dans son atelier de la rue Fond Pirette, pour répondre à quelques-unes de mes questions concernant notamment les modifications architecturales qui ont eu lieu sur le bâtiment de l’ancienne Émulation, les interventions contemporaines, les options qui ont été prises et l’histoire de ce chantier liégeois.

Après une brève présentation de l« Atelier d’architecture Pierre Hebbelinck et Pierre de Wit », un espace réflexif sur l’architecture et son contexte, qui abrite, entre autres, un atelier de modélisme et la maison d’édition « Fourre-Tout Editions »[14]. Il m’explique sa démarche d’architecte quand il élabore un projet de restauration ou de réhabilitation.

Il s’attache essentiellement, me dit-il, à respecter la mémoire du bâti, fondée sur l’histoire d’une société ou d’individus à un moment donné. C’est là sa posture théorique. A contrario, la « sanctification des vieilles pierres », ce n’est pas sa tasse de thé[15].

Ainsi, dans son travail sur Le Grand-Hornu dans le Borinage, il a pris en compte la notion d’utopie qui avait prévalu dans ce projet architectural situé dans un contexte industriel.

En ce qui concerne l’Émulation, le rapport à la mémoire passe par le concept originel de l’architecte Julien Koenig en 1934.

Pour rappel, celui-ci avait conçu des espaces résolument modernes : structure en béton armé soutenue par des pieux Franki, cloisons énormes, planchers autoportants, souci hygiéniste en termes de lumière et de ventilation : un défi avant-gardiste pour cette époque. Cette structure, l’architecte des années 1930 l’avait ilhabillée d’un costume néo-classique : une façade Louis XVI.

Le décor intérieur, éclectique, était aussi inspiré des décors du XVIIIe siècle. Des choix architecturaux de la Société d’Émulation et de la Ville, suite au désastre de 1914, qui se fondaient sur une volonté de continuité stylistique et idéologique, prolongeant l’esprit des fondateurs de la fin du siècle des Lumières. C’est la même démarche de fidélité historique qui avait prévalu par ailleurs dans la restauration complète de la « Maison Renaissance »[16] réalisée par  Koenig.

Soulignons que, pour Pierre Hebbelink, l’essence mémorielle du bâtiment, son originalité, c’est cette coexistence d’une boîte en béton parée d’une décoration historisante – en contraste avec les architectures modernistes des années 1930-40[17].

Voilà le cadre théorique posé pour les choix qui vont s’ensuivre.

Les « contraintes » du classement

L’Émulation est un monument classé. Un autre problème pour les architectes que de tenir compte des caractéristiques d’une façade néoclassique quand le dessein est d’éléver, à son côté, un immeuble résolument contemporain. Contraignante aussi était la décoration intérieure quand il leur fallait moderniser l’accueil et les services au public.

Le cadre du classement était donc important.  Étaient protégés, dès 1998 : la façade à rue, la toiture, le vestibule ou promenoir, l’escalier d’honneur et la salle de spectacleL’arrêté de classement imposait aussi une « zone de protection » autour de l’Émulation, englobant la place du Vingt-Août et les façades des immeubles qui la bordent, en vue de garantir, sur le long terme, la mise en valeur du bâtiment dans un environnement urbain cohérent. Nous y reviendrons.

Il faut dire en outre qu’à la date du classement des éléments décoratifs cachés par des cloisons n’avaient pu être pris en compte. Parmi ceux-ci, des stucs et des toiles murales de Dieudonné Deneux datées de 1768, provenant de l’hôtel Chaudoir. Une demande d’extension de classement a donc été introduite ultérieurement pour deux salons du premier étage, pour le foyer et la salle d’exposition et une enquête publique a eu lieu. Sans aucune suite…

On peut le regretter car une extension du classement aurait obligé davantage au respect de la mémoire de certains lieux.

Celle du foyer, particulièrement, qui a été complètement transformé : plus rien n’évoque l’espace de 1939. Le bois, uniformisant, a gommé toute référence à l’histoire. La suppression du lanterneau de Koenig a pour effet une  perte de la luminosité, pourtant si recherchée par les architectes.

Cette transformation radicale a créé une rupture dans la continuité stylistique qui existait entre le vestibule, le foyer, et les beaux salons du premier étage qui s’ouvrent sur lui. Heureusement, bien qu’ils ne soient pas classés, ces deux salons, le  « gris » et le « vert », ont été préservés. Les toiles de Dieudonné Deneux qui s’y trouvent ont été remarquablement restaurées par M. Paul Duquesnoy, avec le soutien du Fonds David Constant et de la Fondation Roi Baudouin.

 Le verre comme fil rouge…

Une autre caractéristique du bâtiment de Koenig est son enclavement dans un environnement urbain très serré, un inconvénient que l’architecte avait réussi à dépasser en donnant une perspective visuelle depuis la place vers le vestibule, la salle et le fond du bâtiment grâce à des portes vitrées,  au puits de lumière d’une courette et à des lanterneaux.

Ce dispositif du théâtre de 1939 inspirera à nos architectes du XXIe siècle la transparence comme filigrane de l’ensemble du projet.

C’est ce rapport à la lumière qui leur a donné l’idée de construire des immeubles en verre côtoyant le bâtiment historique, place du Vingt-Août et rue des Carmes. Le verre contemporain est donc choisi comme un rappel en écho des parois et des portes vitrées de l’ancien bâtiment.

À la question de connaître la raison de la transparence, partielle, du nouveau bâtiment sur la place, dont les matériaux sont en rupture flagrante avec l’environnement bâti, Pierre Hebbelinck m’explique que la petite salle que celui-ci abrite sur deux niveaux a été pensée en rapport avec l’esprit due bâtiment de Koenig : comme lui, il a voulu un espace ouvert  sur le dehors, une théâtralité visible. « Il faut montrer au public, aux passants, qu’un théâtre fonctionne non durant les trois heures de représentation, mais seize heures sur vingt-quatre. Il faut montrer l’activité de tous les partenaires, de tous les travailleurs, pour que les usagers de la ville comprennent les enjeux d’un théâtre d’aujourd’hui. »

Le même principe a valu pour les bâtiments de la rue des Carmes : il s’agissait de  donner à voir, ou à deviner,  les corps de métiers qui animent un théâtre, des régisseurs aux acteurs, en passant par les administratifs et le personnel d’entretien : « J’ai travaillé avec eux, j’ai tenu compte de leurs nécessités. Mon architecture se veut ergonomique. Cette avancée de verre permet de loger les ateliers de costumes, particulièrement nombreux. »

Aucun projet résolument « moderne » dans le centre ancien ne peut faire l’économie de critiques, sans doute particulièrement à Liège.

Il faut dire que le défi était de taille, qui consistait à trouver un équilibre entre la nécessité de continuité urbaine imposée par le classement et une architecture d’écriture contemporaine prenant en compte le respect des valeurs historiques, ainsi que le recommande l’UNESCO[18].

Il fallait, selon P. Hebbelinck, créer l’unité entre les deux pôles, l’historique et le ccontemporain. Certes, mais comment ? C’est là LA question qui crée la polémique !

L’architecte m’explique que l’unité est trouvée dans les matériaux qui rappellent la mémoire des lieux : le verre (nous venons de l’évoquer), le béton,  le bois de chêne de la cage d’escalier, des planchers, des lambris, des encadrements de fenêtres…

Le bois – isolant acoustique – va devenir omniprésent dans la restauration intérieure, constitutif du mobilier, des parois et des plafonds de la salle d’accueil et du foyer, des gradins de la grande salle, des sanitaires…

Ainsi, dans la salle de spectacle entièrement classée, les architectes ont imaginé, pour supporter les sièges, un gradin en bois, stylisé comme une main ouverte, détaché des murs, ancré dans un sol sur lequel il semble à peine posé : une performance technique. L’ensemble de la salle qui allie l’ancien et une esthétique contemporaine est, il faut le dire, sobre et élégant.

À noter que la décoration de l’artiste plasticien liégeois, Patrick Corillon, qui a mis son empreinte, légère, dans les lieux et rebaptisé les salles, contribue aussi à créer une continuité. Son intervention, ce sont vingt-six textes de sa composition, jeux de mots, de lettres, bribes de récits, inscrits sur les murs, les parties vitrées, les plafonds, visibles pour les spectateurs, mais aussi pour les travailleurs du théâtre.

Mais face à ce postulat – une unité trouvée dans les matériaux, le verre comme fil rouge et le bois comme lien -, le décor historique est devenu, aux yeux des architectes, secondaire, voire gênant à certains endroits, car il impose des limites aux interventions souhaitées.

Ce décor/decorum de 1939, qu’ils estiment politiquement et historiquement conservateur, doit donc être relativisé dans sa valeur archéologique considérée comme réactionnaire par rapport aux idées « modernes » de la Société de 1779[19].

C’est notamment ce qui pourrait expliquer leur décision de supprimer les stucs et le lanterneau du foyer[20] et de remplacer par une huisserie moderne les châssis de la grande salle et les châssis à petits bois d’origine de la façade qui participaient à sa composition architecturale et faisaient la couleur et le charme de cette partie de la place du Vingt-Août[21].

Controverses

La « querelle de l’ancien et du moderne » resurgit régulièrement. Mais c’est sans aucun doute le bâtiment de verre de la place du Vingt-Août qui a fait et continuera à faire l’objet des plus vives critiques.

Pourquoi cet important dépassement sur l’espace public, ce  « décrochage » hors norme, ressenti par beaucoup comme « brutal », voire « agressif »,  et  qui cache la perspective sur le bâtiment de l’Émulation, particulièrement  depuis les quais de Meuse – et cela dans un cadre légal d’une « zonede protection »? C’était nécessaire, me dit Pierre Hebbelinck, pour contenir une salle de 145 places, sans quoi il fallait exproprier davantage.

Quant à l’obliquité qui fait particulièrement mal à l’alignement de la place, l’architecte la justifie par des raisons acoustiques.

Les Liégeois, eux, sont nombreux à ne pas apprécier.  « Comment a-t-on pu laisser construire des excroissances scandaleuses en violation flagrante de l’article 72 du Règlement sur les bâtisses de la Ville de Liège qui autorise au maximum un encorbellement de 1,20 m sur la place et 64 cm rue des Carmes ? »; « c’est horrible, inapproprié, et d’une insensibilité totale, un véritable coup de poing dans la figure »; « c’est inqualifiable », nous écrit un lecteur de notre Chronique.

Le sondage de La Meuse du 15 juin 2013 est globalement de la même veine : les mots « horreur », « monstruosité », « laideur » s’y bousculent.

Cela n’affecte guère notre architecte qui se réjouit, au contraire, qu’il y ait des réactions contradictoires dans notre bonne  ville. « Il est normal que les gens s’émeuvent d’une expression architecturale non conventionnelle qu’ils ne comprennent pas parce qu’ils n’ont pas reçu une éducation à l’architecture contemporaine, comme cela se fait ailleurs, au nord du pays, notamment. Il y a une grave lacune à combler dans ce domaine ».

N’empêche, des spécialistes de l’architecture réagissent aussi. Ainsi, Mme Claudine Houbart, chef de travaux à la faculté d’Architecture de Liège et membre de la Commission royale des Monuments, Sites et Fouilles. Nous la citons dans le cadre d’une interview réalisée par le magazine universitaire liégeois, Le 15e Jour,son point de vue est confronté à celui de l’architecte Pierre de Wit[23].

Selon Mme Houbart, l’option des décideurs de 1934 de reconstruire lÉmulation à l’identique pour rester fidèle à la tradition et respecter la mémoire du passé entre en contradiction avec le choix des deux architectes qui ont voulu donner au Théâtre une accroche résolument contemporaine. « Selon moi, cet élément monumental en verre entre en concurrence avec la façade originale de l’édifice, en perturbe la lisibilité et nuit à la cohérence de la place du 20-Août. »

Elle ajoute : « En 1964, la charte internationale sur la conservation et la restauration des monuments (dite « La Charte de Venise ») établit quelques principes pour la restauration du patrimoine. L’article 9, notamment, insiste sur la nécessité de la « non-confusion », ce qui signifie que les interventions doivent apparaître clairement sur un bâtiment ancien. Cet article est très souvent cité par les architectes qui y voient un appel à leur créativité. Pourtant, la charte invite au respect du patrimoine et insiste sur la nécessaire harmonie qui doit présider à toute rénovation. Dans le cas qui nous occupe, à mon sens, l’apport contemporain, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, prend le pas sur l’ancien. On sent que l’architecture ancienne a dû se plier à l’air du temps, ce qui est contraire à l’esprit de la Charte de Venise. »

Cette intégration du nouveau à l’ancien a souvent été l’objet de réflexions dans notre société du Vieux-Liège, notamment lors des discussions qui ont accompagné la réalisation du Grand Curtius[24]. Manifestement, le débat n’est pas clos.

N’oublions pas que le théâtre est un plaisir ! 

Que conclure de ces transformations, liées tant aux contraintes et aux défis architecturaux qu’à l’évolution des mentalités ? Les choix des architectes liégeois ont été intellectuellement construits, sont le fruit d’un travail de longue haleine et ont, à les lire et à les entendre, une cohérence. 

Être décomplexé par rapport aux traits stylistiques de l’architecture et des décors en interprétant la mémoire, notion polyvalente et subjective, c’est là leur crédo. « La lumière, les relations, l’intelligence du bâtiment […] deviennent valeurs motrices dès le moment où le recul est suffisant vis-à-vis du décorum qu’impose le style.[25] », écrit Pierre de Wit.

Néanmoins, cette distance voulue par rapport aux styles, témoignages de l’époque de la construction, et cette recherche d’harmonie par des éléments-liens créés entre l’ancien et les nouveaux bâtiments, particulièrement l’emploi du verre et du bois, n’ont-ils pas, finalement, nuit à la cohérence, voire à « l’esprit » de l’Émulation historique ? N’ont-ils pas blessé la mémoire du lieu ?

La théorie, toute intelligente, valable ou séduisante qu’elle soit, n’aboutit pas nécessairement à un résultat qui satisfait le public. Les uns se réjouissent au nom de l’audace, du « geste fort », les autres déplorent une perte…

Mais au-delà des divergences de goût et de jugement, la question du respect du patrimoine historique, particulièrement quand il est classé, et de l’intégration harmonieuse des interventions contemporaines dans le tissu urbain du centre ancien protégé reste pertinente et se doit d’être posée.

Cela étant dit, l’essentiel, in fine, pour la vie culturelle liégeoise, n’est-il pas que le Théâtre de Liège, après trente années d’installation provisoire, voie enfin le jour et connaisse une destinée heureuse dans un espace agrandi, confortable, plus efficace pour les spectateurs, les comédiens et tous les corps de métier qu’il ne l’a jamais été ?

Lors du premier lever public du rideau de la grande salle, ce 30 septembre, l’émotion était palpable, liée à l’événement attendu depuis tant d’années, mais aussi au souvenir prégnant, dans une partie de l’assistance, des moments vécus dans l’Émulation d’autrefois et le Gymnase disparu.

« Celui qui joint l’utile à l’agréable recueille tous les suffrages » écrivait Horace dans son

Art poétique. Cette devise de l’Émulation, le Théâtre de Liège l’a fait sienne, pour le meilleur et pour longtemps, souhaitons-le.

Sur une place rendue pleinement à l’art du vivant et, un jour, à une circulation douce, face à notre Alma Mater qui s’y reflète en miroir, puisse notre nouveau théâtre nous enchanter par sa programmation[26], et nous réjouir, dans sa luminosité, les soirs de représentation.

N’oublions pas, disait Bertold Brecht, que le théâtre est un plaisir !

Madeleine MAIRLOT

 

[1] Cette partie de l’article trouve sa source principale dans l’ouvrage de Marcel Conradt, Histoire des Théâtres de Liège. 1850-1975, Éditions du Céfal, Liège, 2005.

[2] L’expropriation de ce côté au nord-ouest de la place Saint-Lambert avait été décrétée suite au projet d’une station de métro… qui ne vit jamais le jour et qui eut pour effet de laisser les lieux à l’abandon pendant trois décennies.

[3] Le théâtre dialectal du Trianon était devenu communal en 1929. Suite au projet de démolition, sa troupe a déménagé  au Pavillon de Flore, rue Surlet, au milieu des années 1970. Une solution provisoire qui s’avérera définitive.

[4] Marcel Conradt, op. cit., p. 152.

[5] Idem, p. 155.

[6] Directeur depuis 2004, Serge Rangoni a contribué à faire de notre institution théâtrale la Première scène de Wallonie, le Centre dramatique de la Communauté française Wallonie-Bruxelles et un Centre européen de création théâtrale et chorégraphique.  

[7] Les travaux ont coûté 23 millions d’euros, financés par la Communauté Wallonie-Bruxelles (55 %), la Région wallonne, la Province et la Ville de Liège.

[8] Théodore Gobert, Liège à travers les âges. Les rues de Liège, T. XI, Bruxelles, Culture et Civilisation, 1977, p. 295.

[10] Freddy Lamarche, Bulletin de la Société libre d’Émulation, 
janvier 2004.

[11] La société libre d’Émulation siège aujourd’hui dans la « Maison Renaissance », située dans une courette de la rue Charles Magnette, à côté du bâtiment de l’Émulation. Elle est encore bien vivante et prolonge sa mission originelle en proposant des activités qui couvrent le domaine des lettres, des sciences et les arts. Suivant sa devise, elle organise, avec l’aide de bénévoles, des expositions, concerts, concours artistiques, conférences, colloques et journées scientifiques. Leur site, pour l’histoire et l’actualité : www.emulation-liege.be

[12] Le Café des Arts a gardé son enseigne qui désigne aujourd’hui la cafétéria située au rez-de-chaussée de l’Émulation, mais de l’autre côté de la façade.

[13] Cet élargissement du cadre de scène a fait l’objet d’une séquence dans le beau film de Marie-Françoise Plissart, Le Quatrième Mur, diffusé récemment sur les ondes. Voir sur www.derives.be/le-quatrieme-mur

[14] Outre une trentaine d’ouvrages, cCette maison d’édition a notamment publié, en 2012, la réédition intégrale de la revue L’Équerre (1929-1936), en partenariat avec la Société libre d’Émulation, sous la direction scientifique de Sébastien Charlier de l’Université de Liège.

[15] Voir aussi à ce sujet l’article de Pierre de Wit, « Le bâtiment de la société libre d’Émulation en théâtre contemporain » in Art&Fact, L’Architecture au XXe siècle à Liège, n° 29/2010.

[16] Bâtiment du début du XVIIe siècle, dans la cour Magnette, de style mosan, vestige de l’ancien couvent des sœurs de Hasque. Il a miraculeusement échappé à l’incendie de 1914 et est resté debout jusqu’en 1939. Son appellation « Renaissance » tient à la fois à son style Renaissance mosane  et à sa « résurrection » dans les années 1930. Il avait été acquis par la Société libre d’Émulation, devenue asbl en 1930.

Nous publierons ultérieurement un article sur cette « Maison Renaissance ». Je remercie Mme Anne-Françoise Lemaire pour les informations qu’elle m’a dispensées à ce sujet.

[17] 1939, c’est l’époque où l’on construit, à Liège, les Bains de la Sauvenière, le Palais des Sports, le Lycée Léonie de Waha, les bâtiments de l’Université au Val-Benoît.

[18] « Recommandation sur le paysage urbain historique », UNESCO, 25-27 mai 2011.

[19] Pierre de Wit, op. cit., pp. 139-141.

[20] Cf. supra, « Les « contraintes » du classement ».

[21] Voir supra la maquette et la photo en noir et blanc de la façade.

[22] Comme tous les autres lieux, cette salle reçoit le nom d’une partie du corps. Ici, l’œil vert joue sur l’homonymie vert/verre, mais allusionne aussi à une vieille superstition du monde du théâtre où la couleur verte était perçue comme maléfique.

[23] Le 15e jour du mois, ULlg, n° 226, septembre 2013.

[24] Nous avons argumenté sur le sujet dans Le Bulletin du Vieux-Liège, « Témoignage d’un combat engagé », 326-327, juill.-déc. 2009.

[25] Pierre de Wit, op.cit, p. 140. Souligné par nous.

[26] www.theatredeliege.be Une saison très prometteuse où se succéderont des pièces classiques et contemporaines, du théâtre wallon, de la danse, du théâtre musical et des expositions. Une belle place y est faite aux troupes et aux acteurs liégeois. Lors de l’inauguration, sur quatre jours, le théâtre a accueillis 10 000 visiteurs et 4000 spectateurs, parmi lesquels de nombreux voisins de l’Eurégio.

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