Le massacre de la (place) Saint-Barthélemy ?

Article paru dans « La Chronique » janv.-juin 2013.

Le Vieux-Liège et SOS Mémoire de Liège ont réagi lors de l’enquête publique sur l’avis d’urbanisme concernant les immeubles situés en Féronstrée (nos 137-139), place Saint-Barthélemy (nos 1, 2, 3, 4) et rue des Brasseurs (n° 28) dont la démolition est demandée.

De gauche à droite : rue Féronstrée, place Saint-Barthélemy  (1, 2, 3, 4) et rue des Brasseurs.

L’immeuble du magasin d’antiquités, qui forme le coin de Féronstrée et de la place, est classé. Il sera donc préservé. Sur son fronton, on peut lire VITAM IMPENDERE PULCHRO (consacrer sa vie à la beauté), devise qui semble venir de Sirius et pourrait faire sourire nos ostrogoths s’ils comprenaient le latin. Cet immeuble néo-classique de l’époque révolutionnaire a été proprement rénové, contrairement à son pendant, à l’autre coin, juste en face de l’entrée du Grand Curtius, dont on a eu la sottise d’ôter le crépi. (Je vous en parlerai dans la prochaine Chronique.)

Par contre, nous regrettons que soient menacés de destruction les nos 2 et 4.

Le n° 2 place Saint-Barthélemy.

Cette large demeure de 5 travées, en briques et en calcaire, de style mosan tardif fut bâtie dans le premier quart du XVIIIe siècle. Sa travée de gauche, isolée, devait comprendre un portail qui fut remplacé par une vitrine et une porte, il y a une bonne centaine d’années, lorsqu’on divisa le bien en deux parcelles. L’accès à la parcelle de droite fut rendu possible par un percement, l’actuelle porte centrale, bien mal venue puisqu’elle ne s’aligne pas sur la fenêtre au-dessus d’elle ; cette faute de goût évidente ne semble pas avoir été remarquée par le service des autorisations de bâtir de l’époque !

Les huit fenêtres d’origine ont été surbaissées et leurs croisées supprimées, ce qui nécessita la pose d’agrafes dans les linteaux. (Ce type de modification, qui date du XVIIIe siècle, a touché presque toutes les maisons liégeoises de style mosan. En tirer argument pour démolir équivaudrait à menacer près de 95% de notre patrimoine architectural de cette époque !)  Sous les mansardes et la corniche du XIXe, on distingue deux anciens petits jours, rebouchés – trop grands pour être des boulins –, à encadrement en calcaire. Le soubassement semble témoigner d’un bâtiment plus ancien, ce qu’aurait pu confirmer une analyse plus fouillée de la maison, de ses caves et de sa façade arrière, auxquelles nous n’avons pas eu accès et que le dossier, incomplet, passe sous silence.

Le n° 4 place Saint-Barthélemy.

Pastiche ou authentique maison de style mosan ? Les deux, mon général ! La travée de gauche ainsi que le soubassement en moellons sont franchement du pastiche – tant est qu’un pastiche puisse-t-être franc.

Le reste du bâtiment, certes remanié, conserve des éléments d’origine, dont notamment :  les fenêtres du rez-de-chaussée, surbaissées et jadis à croisées comme en témoigne l’interruption de la gorgette des volets ;  les ancrages à triple volute ;  les deux cartouches daté 1676 et le troisième avec un globe terrestre cantonné de fleurs de lys ;  le mur de retour, rue des Brasseurs. Sauf deux percées, modernes, sa partie basse en grès houiller, ses baies à encadrement en bois, ses ancrages en S semblent antérieurs à 1676.

Une analyse de l’intérieur, des caves, de la façade arrière serait hautement souhaitable.

Quant au n° 3, dont l’intérêt architectural est moindre, il serait souhaitable d’en visiter les caves, comme toutes les caves de l’ensemble du projet. En effet, il est à souligner  que les habitants de la place nous ont signalé avoir parcouru de grandes caves anciennes et remarquables  situés sous les immeubles soumis à consultation. Il pourrait y avoir là un patrimoine archéologique à étudier et peut-être à conserver, d’autant qu’on projette d’aménager des parkings à cet endroit. À vérifier, bien sûr.

La place Saint-Barthélemy, faut-il le rappeler, est bordée par la collégiale, patrimoine majeur de Wallonie, par l’entrée de notre Grand Curtius et par celle du musée d’Ansembourg. C’est dire qu’ici plus qu’ailleurs, nous devons exiger le respect des témoignages de notre histoire, le respect de l’harmonie des lieux que n’injurient gravement, tant qu’à présent, que le building accolé à l’hôtel Hayme de Bomal et le bâtiment trop bas qui le jouxte.

Nos associations réaffirment que toute décision de transformation ou de démolition dans le centre ancien doit être éclairée par une description exhaustive de tout le patrimoine visé. Pas plus ici que dans le quartier Léopold, pas plus ici que dans les projets à venir, il ne peut ni ne pourra être question pour nous de nous prononcer sans avoir, en préalable, un descriptif précis des bâtiments existants à modifier ou à démolir, de leurs extérieurs comme de leurs intérieurs.

Enfin, une destruction du patrimoine ancien à cet endroit léserait les riverains du côté nord de la place qui ont restauré avec délicatesse leurs maisons des XVIIIe et XIXe siècles, dont la typologie est en harmonie avec celle du n°2, qu’on projette pourtant de démolir.

Louis NISSE

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