Le quartier du Péry

Article paru dans la chronique du 1er trimestre 2009

Pittoresque … mais bien plus encore…

Le Péri, dans  sa  partie basse, fait partie des endroits de la ville appréciés par les amateurs de pittoresque et d’intemporel.

Ses escaliers sont comme une tranchée montant à l’assaut de la Citadelle depuis Pierreuse, tranchée bordée de vieux murs de soutènement dans lesquels s’ouvrent quelques impasses. Les visiteurs se demandent souvent comment les habitants s’organisent pour vivre au quotidien dans un lieu aussi inaccessible.

L’endroit est resté miraculeusement hors du temps …

Finalement, on ne voit que l’extérieur et les trouées sont rares vers les propriétés que le site recèle.

Le connaisseur ne s’y trompe cependant pas, il sait ou il pressent que l’endroit est riche de patrimoine …

Les autorités l’ont reconnu depuis les années septante quand le site fut classé en 1976 avec une extension

en 1985…

Le périmètre contenu entre les rues Pierreuse, Au Péri, Cour des Minimes s’est vu ainsi distingué et protégé.

Le site révèle, entre autres « perles », une série de vastes propriétés d’esprit 18e qui forment un ensemble continu à l’intérieur de l’îlot bâti.

Au départ perdues au milieu des vignobles ou des vergers, plusieurs d’entre elles ont vu leur accès se réduire à des simples impasses de 1m de large, avec des escaliers. Un de ces accès n’est même qu’un simple chemin de terre…à 5 min de la Place St Lambert (en descendant…).

Cette inaccessibilité les a  préservées jusqu’à ce jour de transformations trop importantes.

Une évolution au 20e siècle

Ce bonheur a été complété dans le courant du siècle passé par les attentions de propriétaires éclairés.

Repris au répertoire du Patrimoine Architectural et Territoires de Wallonie (DGATLP, Ed Pierre Mardaga, 2004), ces témoins du 18e siècle constituent un ensemble cohérent et continu, unique à Liège .

Bien sûr, on ne peut prétendre qu’il n’y eut aucune modification ou transformation mais toujours elles furent

réalisées avec le respect de l’esprit général du lieu.

Le travail réalisé par cette génération de pionniers ou de « préservateurs » est considérable, des vies entières y ont été consacrées (et le sont toujours…). C’est évidemment par passion et je suis sûr que beaucoup de lecteurs se reconnaîtront, mais c’est aussi  l’expression de la responsabilité privée vis-à-vis de la collectivité à laquelle appartient le site via son classement…

Une révolution au 21e siècle ?

Ce qui a été construit au fil du temps se détricote aujourd’hui.

On savait que le classement du site ne constituait pas une garantie quant à la pérennité et à la préservation en l’état des bâtisses.

Ces dernières années, le quartier suscite beaucoup d’intérêt et l’on pourrait se réjouir de voir revenir en Ville , dans cet endroit privilégié, des familles et des habitants.

N’est-il pas regrettable cependant que le prix à payer passe par une dénaturation véritable du site au fur et à mesure des permis d’urbanisme accordés, qui créent dans ce lieu classé une espèce de laboratoire architectural contemporain sans plus aucune ligne conductrice.

A l’origine de plan globalement rectangulaire, à toiture à deux pans (parfois à la Mansard) avec lucarnes, à maçonnerie de briques et calcaire (parfois tuffeau), les bâtisses du tissu 18e se sont vues complétées par des constructions 20e essentiellement en briques.

Le temps de deux ou trois permis accordés, on trouvera maintenant des constructions en structures légères, là bardées de bois, ailleurs bardées de zinc.

Les nouvelles toitures sont des plates formes, parfois végétalisées et font l’objet de dérogations systématiques.

On autorise des surélévations de toiture avec terrasses panoramiques, des annexes de plan semi circulaires, des ajouts parallélipédiques en surplomb défiant tous les encorbellement connus, etc.

Là on ergote sur la reconstitution d’une façade calcaire mais ailleurs on installe des encadrements de fenêtres en pierres de taille  là où il n’y en a jamais eu.

Là on autorise le bardage, à côté on le refuse, il faut crépir voire repeindre le tout (en rouge ? Bien sûr…).

Là on impose la lecture d’une façade, à côté on veut la gommer…

On accepte par dérogation les plates-formes mais on refuse les pentes traditionnelles jugées trop complexifiantes.

On pinaille sur la taille de fenêtres arrières mais on voit en pleine colline depuis le Cadran, de vastes verrières, récemment autorisées, au style côte Est, dominant ville et voisinage.

Bref, tout cela dégage une impression de coup par coup, de cas par cas, mais surtout révèle un déni total de l’ensemble typique 18e siècle .

Le Péri version 18e a vécu et il faut le savoir…

Il faut en effet  constater que là où les précédents propriétaires acceptaient les contraintes d’un bâtiment venu d’un autre âge (pièces petites, maison peu large, portes basses, etc…),  priment aujourd’hui la volonté et le confort du propriétaire et peu importe si le bâtiment ou la situation ne le permettent pas raisonnablement.

Le 21e siècle est celui où tout devient possible, coûte que coûte, même s’il faut abattre les vieux murs pour passer et s’il faut secouer toute la colline pour amener grues, camions bétonnières et autres bulldozers…

Visiblement, à Liège, les autorités apprécient la collision de l’ancien et du moderne, ce dernier s’imposant comme un coup de poing à l’autre qui n’en avait certes pas besoin. Plus encore, il est infiniment plus facile de réaliser un projet contemporain dans un site classé que dans un lotissement de la périphérie… !

D’aucuns voudraient réduire le débat à une historique et récurrente confrontation entre les anciens et les modernes.

Pour ma part, je  souhaiterais juste un simple discernement, une cohérence  de décision pour que chaque projet trouve une place adéquate pour sa réalisation.

Je recherche donc avec d’autres le résultat d’une architecture (au sens large) responsable…

Nulle idée de ma part d’en vouloir aux concepteurs d’un projet mais plutôt à l’incapacité ou à l’absence de volonté de la tutelle de se donner une ligne directrice, de suivre des concepts clairs à respecter, connus de tous.

Il serait si simple qu’un futur propriétaire au Péri, s’il investit un bâtiment en souhaitant le transformer, connaisse les contraintes à respecter pour conserver la cohérence du site.

 Au lieu de cela, la dérogation est systématique et le souci porte plutôt sur le fait que s’il y a petits croisillons aux nouvelles fenêtres, il est formellement interdit qu’ils soient collés. C’est tout dire et vraiment essentiel…

Un exemple signifiant

 Le projet accepté récemment  aux n° 35 et 59 (propriétés réunies) est exemplatif.

Depuis les années 60, une famille s’est entièrement dévouée pour rendre à cette propriété d’exception une cohérence 18e alors que des transformations y avaient été effectuées tout au long des 19e et 20e siècles.

Le résultat en a souvent été apprécié, admiré par les visiteurs du Vieux Liège et bien d’autres groupes découvrant le patrimoine liégeois.

Passées aujourd’hui en d’autres mains, l’affectation souhaitée des deux maisons change et  un projet implique des transformations importantes dans tous les compartiments de la bâtisse.

Les interventions sont résolument contemporaines : toitures plates et rehaussement en bardage de zinc avec terrasses panoramiques sur le bâtiment principal, bâtiment de liaison en béton et verre, chambre supplémentaire en surplomb du bâtiment existant…

Le bon sens, trop souvent ignoré voire méprisé par l’Administration ne peut que constater que l’on dénature l’endroit et s’il n’est averti, n’imagine pas même pas que l’on a affaire à un site classé !

Le bon sens fait valoir aussi que désormais le regard se posera directement sur l’incongruité des ajouts alors qu’il était charmé auparavant par l’harmonie du lieu.

Réactions

Quelques voisins vacillent dans leurs convictions, se demandent tout à coup le sens de tout ce qu’ils ont fait depuis tant d’années.

Ils expriment leur avis négatif avec le Vieux Liège venu à la rescousse lors de l’enquête publique, jugeant le projet plus guidé par les affectations à atteindre coûte que coûte que par le respect du lieu.

Las, après un pré-avis favorable, le Fonctionnaire délégué accorde le permis en appréciant « la subtilité et la neutralité » du projet et en rejetant comme non fondées et subjectives les objections des riverains et du Vieux Liège…

Vous avez dit subjectivité ?

La suite ?

C’est évidemment un camouflet incroyable pour le voisinage. L’affaire se poursuit aujourd’hui en annulation au Conseil d d’Etat.

Faudra-t-il désormais ester en justice pour que telle situation ne se reproduise pas ou peut-on espérer qu’un jour le vrai bon sens triomphera ?

 Questions

On est en droit de se demander si, dans le cadre d’un projet en site classé (pour tous…), les nombreux niveaux de décision, d’avis et de compétences (CCATM, Commission Royale des Monuments et Sites, DGATLP, Ville, architectes, historiens de l’art, archéologues…) rejoignent encore le souhait de la collectivité ?

Le quidam demande-t-il des interventions modernistes dans les bâtiments anciens qu’il affectionne ?

Ne recherche-t-il pas plutôt l’émotion d’un lieu, son harmonie, sa cohérence ?

L’architecte ne peut-il faire preuve d’humilité tout en grandissant son travail par des interventions discrètes et intégrées mais bien sûr différenciées de ce qui existe ?

A Liège, on trouve de plus en plus de discordances, de coups de poing visuels, de violences architecturales.

Nous sommes en plein phénomène de mode qui répond sans doute à l’intérêt de certains ou aux convictions de quelques-uns s’appuyant sur des théories qui les arrangent.

Est-ce le prix à payer pour attirer de nouveaux habitants, pour motiver des investisseurs, pour voir notre patrimoine entretenu et restauré ?

D’autres démarches exploitées ailleurs avec succès, montrent qu’il s’agit en effet d’une volonté délibérée et je ne peux que regretter que d’autres voix aient tant de peine à s’exprimer.

La prise de conscience se fera-t-elle encore une fois … trop tard… ?

 Jacques SAIVE, membre du Vieux Liège

 

 

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