L’Entre-Vesdre-et-Meuse

Déjà dans une Chronique précédente[1], j’avais fait le commentaire assez étendu du volume de présentation de l’Atlas des paysages de Wallonie, en le trouvant particulièrement remarquable. La collection prévoit 13 monographies, dédiées chacune à un ensemble paysager particulier, couvrant ainsi la totalité du territoire wallon. Je consacre cet  article-ci au volume n°1, relatif à l’Entre-Vesdre-et-Meuse, qui présente le même niveau de qualité[2].

Il comporte une partie introductive qui sera d’ailleurs la même pour tous les volumes retraçant l’évolution historique des paysages « traditionnels » dans toute la Wallonie. Nous ne l’évoquerons donc qu’une fois, ici.

Notre siècle commençant et le XXe siècle dans sa totalité ont marqué les divers paysages de la Région wallonne par de multiples, successifs et profonds remaniements, qu’ils soient dus à la transformation accélérée des fonctions économico-sociales qui les ont affectés, à l’urbanisation croissante ou tout simplement aux aléas de l’Histoire.

Jusqu’il y a peu, le paysage régional était considéré comme un élément stable, variant peu, basé sur la notion de « région naturelle ». Chacune présentait un aspect à peu prés intangible depuis plusieurs siècles, basé sur la géologie et la pédologie, le profil hydromorphologique, la climatologie (les moyennes de température et les précipitations notamment) et la disposition des sites de villages au profil urbanistique propre à cette région. Par exemple, le Pays de Herve, la Hesbaye et le Condroz présentaient des caractéristiques nettement tranchées entre eux et donc aisément délimitables par la cartographie. Qu’on se souvienne à ce sujet des atlas scolaires de géographie de notre enfance !

Or actuellement, comme le dit en son début la courte plaquette de présentation de l’Atlas, « Nos paysages évoluent. Ces changements sont souvent ressentis par la population comme une menace pour son identité culturelle et territoriale. Aujourd’hui nous sommes de plus en plus nombreux à considérer le village comme un patrimoine commun, une composante essentielle de notre qualité de vie et comme un véritable facteur d’attractivité sociale et économique des territoires. »

Face aux menaces qui pèsent maintenant sur l’évolution de ces sites dans leur intégration équilibrée dans le paysage géographique général, une Convention européenne du paysage avait déjà été adoptée en 2000 à Florence, laquelle a été ratifiée par la Région wallonne en 2001 ; elle vise à protéger, bien aménager et gérer les paysages européens et indique les outils et recommandations adéquats.

C’est en fonction de cela que la Région wallonne à commencé à éditer cette collection des « Atlas des paysages de Wallonie » sous l’égide de la Conférence permanente du Développement Territorial (C.P.D.T.), avec une publication préliminaire générale de présentation, mentionnée ci-dessus et intitulée « Les Territoires paysagers de Wallonie » (C.P.D.T., Études et documents, n° 4, Région wallonne)[3]

L’ « Entre-Vesdre-et-Meuse », tel que délimité ici, est compris entre les vallées de la Meuse et de la Vesdre, à l’Ouest et au Sud, les deux autres limites étant administratives ou politiques, avec la Région flamande (Voeren) ainsi que les Pays-Bas au Nord, et l’Allemagne, à l’Est, de sorte qu’en font partie 4 communes septentrionales de la Communauté germanophone, dont Eupen. Cette appellation, neuve, a été préférée à celle plus traditionnelle de « Pays de Herve », car celui-ci n’est pas censé comprendre la vallée de la Vesdre anciennement industrialisée, ainsi que la ville de Verviers. On a préféré ici aller plus au Sud, dans le territoire visé jusqu’au rebord du plateau boisé ardennais, qui constitue la limite visuelle paysagère, un peu au-delà de la Vesdre. Pour sa part, le Pays de Herve, en tant que tel, présente un type de paysage peu répandu en Wallonie. Jusqu’il y a un demi-siècle d’ici, c’était un ensemble de bocages évoquant des prairies entourées de haies, parcouru d’étroits chemins ruraux et représentatif d’un mode d’appropriation des terres, surtout vouées à l’élevage et essentiellement apparu au XVIIIe siècle.

Par sa position centrale entre trois métropoles régionales (Liège, Maastricht, Aix-la-Chapelle),  l’Entre-Vesdre-et-Meuse se trouve au cœur de l’Euregio Meuse-Rhin, ce qui pourrait lui valoir, à terme, un sérieux stimulant économique. Quoique l’enjeu présente des dangers : cette région, qui jusqu’ici est restée comme un poumon vert situé entre des centres fortement urbanisés et reliés par un réseau routier et ferroviaire de communication rapide, connaît un fort accroissement du nombre de nouveaux lotissements d’habitations ainsi que de parcs industriels et commerciaux, lesquels mordent de plus en plus dans le paysage traditionnel.

Deux sites classés se distinguent par leur étendue, dépassant 100 ha chacun : la ville haute de Limbourg et sa zone de protection ainsi que le Cimetière américain de Henri-Chapelle. De nombreux anciens noyaux de village aussi sont protégés d’une façon ou d’une autre. Le passage de l’openfield au bocage, durant les Temps modernes, est associé à l’artisanat à domicile basé sur le travail de la laine (filage et tissage), avec lavage préalable dans la Vesdre. Des manufactures textiles s’établiront à Verviers et environs. L’habitat rural, datant des XVIIe et XVIIIe siècles, traduit une certaine aisance des habitants, car l’usage de la brique se généralise, soit à peu près un siècle plus tôt que dans les autres campagnes wallonnes. Mais c’est un habitat fort dispersé, en raison du fait que les fermes d’élevage ont intérêt à être à proximité de leurs prairies, d’une source ou d’un ruisseau.

La fin de l’Ancien Régime amène une industrialisation précoce : en 1799, Simonis est le premier à installer sur le continent une machine à carder et à filer la laine. Un grand nombre d’usines textiles feront la gloire de la région verviétoise. Des charbonnages s’établiront dans l’ouest et les mines de plomb et de zinc à l’est (Plombières et La Calamine). La ligne de chemin de fer dans la vallée de la Vesdre, établie entre Liège et Aix-la-Chapelle, assurera la liaison avec le port d’Anvers. Avant même la construction de l’autoroute E40, qui d’ailleurs marque fortement le paysage, l’ancienne N3, datant du XVIIIe s., traverse l’ensemble paysager entre Liège et Aix-la-Chapelle en suivant la ligne de crête du plateau. Ces implantations lourdes de l’E40 et de la ligne de TGV qui lui est plus ou moins accouplée mordent fortement et déstructurent en partie la cohérence de certains sites et villages. Des efforts sont cependant accomplis en vue de permettre aux piétons, aux cyclistes et autres amateurs de vie au grand air campagnard, de se réapproprier le paysage, tels la réouverture et le nettoyage de chemins et petits sentiers ruraux en danger d’être oubliés (ou confisqués sournoisement par les riverains propriétaires !), ou encore des voies désaffectées maintenant intégrées au Ravel (Réseau autonome des voies lentes de Wallonie).

Un gros problème se pose depuis une dizaine d’années, sans que, de rebondissement en rebondissement, la décision finale ait été prise à ce jour, c’est le projet de construire le chaînon manquant entre l’E40 (Cerexhe-Heuseux) et l’E25 (Beaufays). Les aires paysagères de la basse Vesdre en seraient fort affectées, notamment par un impressionnant viaduc.

Les vergers plantés d’arbres fruitiers étaient nombreux, jusqu’au milieu du siècle passé, dans cette région. Depuis lors, les subsides publics, nationaux ou européens, ont abouti à l’arrachage très fréquent de ces arbres, modifiant ainsi profondément le paysage. Il est vrai que les fruits n’étaient pas de première qualité et que la cueillette manuelle, pénible, n’attirait plus grand monde. Et à l’heure actuelle, ces arbres hautes tiges sont remplacés souvent par des plantations  de basses tiges, c’est une arboriculture fruitière moderne. Et heureusement, des mesures agri-environnementales récentes adoptées par la Politique agricole commune (PAC) de l’Europe soutiennent financièrement, bien qu’un peu tard, quand l’essentiel du mal est fait, le replantage de haies, les alignements d’arbres, la protection de mares, etc.

Des installations industrielles de petite dimension existant depuis longtemps, ont une certaine notoriété commerciale et se maintiennent vaille que vaille, par exemple, le fromage de Herve, la siroperie, la cidrerie… Plus récemment, profitant de la proximité de l’autoroute E40, des parcs économiques se sont installés, monopolisant des surfaces considérables. Le fait est à mettre en parallèle avec la dévolution décidée comme étant préférentielle, des périphéries de l’agglomération liégeoise aux activités de logistique, grandes mangeuses d’espace. Ce phénomène prenant de l’ampleur, va devoir impérativement exiger un aménagement du territoire plus économe d’espace et réaffecter prioritairement les sites industriels désaffectés anciens, après dépollution éventuelle des sols contaminés.

De tout cela, on peut dire que le paysage local est un puissant moyen de conserver un patrimoine culturel et d’identification, tout en étant qu’il faut continuellement maintenir l’équilibre entre les acquis du passé et l’inévitable transformation imposée par la modernité et la survie économique. Travail de réflexion permanente, de lucidité, d’arbitrage, de militance pour le bien général sur le long terme. « Vaste problème… », mot célèbre du Général de Gaulle à propos d’autre chose, et ici repris par paraphrase.

 Fait réconfortant, pas mal d’associations de volontaires et de bénévoles se constituent localement pour sauvegarder ou régénérer un petit site, en voie de perdition, soit des immeubles ou des parcelles de nature. Et de façon plus large une Convention des paysages a, par exemple, été adoptée par quelques communes. Certaines d’entre celles-ci s’associent aussi pour adopter une approche intégrée. Par exemple, un Contrat de rivière Vesdre unit les communes de ce sous-bassin hydrographique sur des points concrets. Mais partout, et c’est fatal, l’arbitrage peine à se faire en équilibrant les impératifs économiques et la qualité du cadre de vie.

Dans une troisième partie, le tome procède à une analyse assez détaillée de chacune des 13 aires paysagères délimitées dans  l’Entre-Vesdre-et-Meuse, passant en revue les paysages (sols, cours d’eau, végétation, voies de circulation…), les activités économiques, le domaine bâti et terminant par des enjeux, un objectif paysager, des pistes d’action. Quant à leurs enjeux globaux pour toute cette région, quatre ont été dégagés : la conservation, avec une gestion adéquate du paysage bocager, la gestion environnementale des lignes de crêtes principales, la prise en compte du développement transfrontalier en fonction de l’Euregio dans la valorisation des paysages, et enfin le réaménagement environnemental du cours de la Vesdre.

Les qualités de cette publication sont à relever : honnêteté intellectuelle et compétence multidisciplinaire des huit auteurs (ingénieurs architectes, botaniste, ingénieur agronome, géographes, sociologue) de nos universités, clarté de l’expression, goût pour l’histoire et la synthèse, documentation cartographique et en plans anciens, photos anciennes de sites mises en comparaison avec des vues actuelles, très nombreuses photos en couleurs de paysages et constructions, etc. Le travail est indubitablement de grande valeur. Quand le volume relatif à la vallée de la Meuse paraîtra (on n’en sait encore rien …), nous nous hâterons de le présenter, avec un œil positif et critique comme il se doit…

                                                                                                                      Edward JEANFILS



[1] T. 6, n°349-350, juill.-déc. 2011.

[2] « Atlas des paysages de Wallonie », t. 1, «  L’Entre-Vesdre-et-Meuse », (dir. Marie-Françoise Godart et Jacques Teller), Namur, Ministère de la Région wallonne, Conférence Permanente du Développement territorial (C.P.D.T.), 2007, 263 pp.

[3] Éditeur responsable : Luc Maréchal, SPW-DGO4, Aménagement du Territoire, Logement, Patrimoine, Énergie, rue des Brigades d’Irlande, 1, 5000 Namur.

Diffusion : Direction de la Communication, place de la Wallonie, 1, 5100, Namur.

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