Commémoration Mal Saint-Martin

Le Mal Saint-Martin est un des moments les plus dramatiques de l’histoire de Liège. L’un des épisodes les plus sanglants des luttes sociales qui secouent l’Europe médiévale du XIIIe au XVe siècle. La principauté de Liège n’échappe pas au phénomène: à Dinant en 1255, à Huy entre 1297 et 1302, à Saint-Trond en 1302-1304, les soulèvements populaires se multiplient. À Liège, en 1312, l’affrontement est si terrible qu’il s’inscrit dans les mémoires sous ce nom révélateur : le Mal Saint-Martin.

Contexte politique et climat social

Au moyen âge, Liège est la capitale d’une principauté ecclésiastique. Le poids de l’Église et du clergé est déterminant dans le fonctionnement politique de la cité. À l’aube du XIVe siècle, trois forces se partagent le pouvoir : le prince-évêque, le chapitre cathédral (les chanoines de Saint-Lambert) et le patriciat (les puissants lignages urbains),  une oligarchie qui occupe les postes officiels et administratifs. À la même époque, en Flandre notamment, les métiers commencent à se grouper et à constituer une force montante qui réclame un rôle dans la conduite des cités. Ainsi, la victoire des Éperons d’or, en 1302, marque-t-elle avec fracas l’irruption des corporations sur la scène politique.

Et bientôt, à Liège aussi, les grands, ces patriciens enrichis par le commerce du drap, du vin, de l’argent, vont être confrontés à la révolte des petits, des artisans, des gens de métiers, bien décidés à partager, voire à s’approprier le pouvoir communal.

La «fermeté»

En 1303, pour échapper à la taxe dite de la fermeté, le clergé liégeois s’allie au peuple contre le patriciat. Profitant de cette alliance, les métiers obtiennent une participation pour moitié dans le Conseil des Jurés, organe qui régit la cité. Ce premier pas marque l’entrée en scène des petits.

 La mort du prince-évêque

Le 13 mai 1312, le prince-évêque Thibaut de Bar, qui guerroyait aux côtés de l’empereur Henri VII, meurt à Rome. Dans pareilles circonstances, la juridiction de la principauté prévoit la nomination d’un mambour (régent). Chapitre cathédral et patriciat, chacun revendique le droit de nommer ce mambour.

Le chapitre cathédral prend tout le monde de vitesse en nommant son prévôt, Arnould de Blankenheim, au poste controversé. Les patriciens enragent. Ils se rassemblent secrètement et ourdissent un complot. Ils n’admettent ni le choix du mambour ni même – et surtout – la présence dans les assemblées exécutives de ces manants issus du menu peuple. Ils veulent rétablir l’ordre ancien, quand tous les pouvoirs étaient entre leurs mains. Ils sont liés à la noblesse des campagnes, notamment au puissant comte de Looz.

Le premier incendie

Dans la nuit du 3 au 4 août, les patriciens et leurs hommes boutent le feu à la halle des bouchers sur le Marché. Ces derniers surgissent et tombent dans le piège. Les grands ont préparé leur coup : bien armés, ils massacrent les gens des métiers qui accourent au bruit de la bataille.                                                                                                                                         Mais la surprise n’est pas totale. Certains chanoines, qui avaient eu vent de l’affaire, ont prévenu les métiers. Ceux- ci affluent. Aidés par les chanoines de Saint-Lambert, des groupes de plus en plus nombreux de gens des métiers font face aux attaquants et les obligent à se replier vers la Haute-Sauvenière. Le combat est incertain. Le chanoine Gauthier de Brunshorn s’effondre sur les degrés de la cathédrale. Puis, c’est le tour d’Arnould de Blankenheim. Malgré ces pertes, le peuple continue à harceler les patriciens.

Entraînés au combat, ces derniers résistent et se replient en bon ordre vers le Mont-Saint-Martin. Là, ils pourront s’échapper par la porte Saint-Martin vers Saint-Laurent et la route de Huy. Mais cette porte est fermée, interdisant tout passage! Les grands sont pris dans une souricière. À ce moment, les métiers de Vottem (les maraîchers) et de Sainte-Marguerite (les houilleurs) surgissent, forçant les patriciens à se réfugier dans la collégiale.

Le second incendie

Tout aurait dû en rester là. Au moyen âge, un édifice religieux offre un asile inviolable… Mais la colère du peuple est grande. Des bottes de paille sont entassées au pied de la tour de l’église et le feu y est bouté!

De l’autre côté des remparts, le comte de Looz et sa troupe, arrivés en renfort, ne peuvent pas entrer. La porte reste fermée et la population y veille! Mieux, elle se fait menaçante et force le comte à déguerpir.

La collégiale s’enflamme. Certains assiégés se jettent dans le vide, d’autres sont brûlés, ceux qui tentent de s’échapper sont massacrés par le peuple massé au pied de l’église! On évalue à deux cents le nombre de patriciens disparus dans cette terrible nuit.

Ainsi se termine le Mal Saint-Martin, placé pour l’éternité sous le signe du feu !

La paix

Les puissants lignages liégeois, déjà affaiblis par la guerre entre Awans et Waroux, sont amputés de leurs meilleurs éléments. Les survivants n’ont d’autre choix que de négocier une paix qui consacre l’entrée des métiers dans les organes politiques de la cité. Ce sera la Paix d’Angleur (1313), bientôt suivie par la Paix de Fexhe (1316).

Louis NISSE

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